LE DEVOIR.com

Brahim Saidy, Professeur au département de science politique de l'UQAM

Union pour la Méditerranée (UPM) est une initiative de coopération, proposée initialement par le président français Nicolas Sarkozy en mai 2007 (à l'issue du second tour de l'élection présidentielle française) avant d'être adoptée, à la suite d'une période de tâtonnement et d'hésitation, par le Conseil européen, en mars 2008. Ce projet a été élaboré pour compléter la politique de voisinage de l'Union européenne (UE) et le partenariat euro-méditerranéen, dit processus de Barcelone, amorcé en 1995 dans le dessein de définir une aire commune de paix, de stabilité, de développement économique et de rapprochement entre les deux rives.

Trois principes de fonctionnement

En lisant le discours de Tanger du président français, prononcé le 23 octobre 2007 et qui invitait tous les dirigeants des pays riverains de la Méditerranée à y participer, ou en jetant un coup d'oeil sur les documents de la Commission européenne en découlant, on remarque que l'UPM est fondée sur trois principes de coopération: la complémentarité, l'inclusivité et l'égalité.

La complémentarité signifie que l'UPM n'a pas vocation à se substituer aux procédures de coopération et de dialogue qui réunissent déjà les pays riverains de la Méditerranée (Dialogue méditerranéen de l'OTAN, le Dialogue 5+5, le partenariat euro-méditerranéen, le Dialogue méditerranéen de l'OSCE et le processus de paix au Proche-Orient), mais à les compléter, à renforcer leur visibilité en leur donnant une impulsion supplémentaire, soit une impulsion politique.

Le principe de l'inclusivité tient au fait que cette initiative est fondée sur une logique de coopération et non d'intégration. Elle a vocation à se substituer à de futures étapes d'intégration de pays méditerranéens situés encore aujourd'hui dans la marge méditerranéenne de l'UE et prétend intégrer tout un ensemble de conflits politiques et mêmes militaires bien connus au Maghreb et au Proche-orient.

Quant à l'égalité ou à la parité, l'UPM exige -- à la différence du processus de Barcelone -- que les projets soient définis et proposés conjointement par les pays de la rive sud et de la rive nord, et ce, afin d'éviter de reproduire des rapports de dominants et de dominés pour plutôt assurer une coopération d'égal à égal qui ne consiste pas, pour l'Europe, à offrir son aide, à formaliser des rapports de prestataires à clients. En outre, cette Union sera codirigée par un pays du Nord riverain de la Méditerranée et un autre du Sud.

Une méthode consensuelle

Étant donné l'aspect hétérogène et conflictuel des relations entre les partenaires méditerranéens et face aux innombrables freins qui ont bloqué le processus de Barcelone, l'UPM préconise un partenariat sur des domaines consensuels qui suscitent suffisamment d'attente et d'intérêt pour l'ensemble des pays, comme l'eau, l'environnement, l'énergie renouvelable, les transports, l'enseignement, la formation et la culture.

Cette méthode vise à ne pas conditionner la coopération de l'Europe avec la Méditerranée à la résolution des conflits politiques dans la région en prétendant que c'est en avançant sur des coopérations concrètes, de plus en plus étroites, que l'on peut créer des liens de solidarité entre les peuples. Or la paix au Proche-Orient, la démocratie et les droits de l'homme sont l'aboutissement d'un processus de coopération et non la condition de sa mise en chantier. Une question demeure en suspens: est-ce que le modèle des pères de l'Europe, qui en 1951 avaient commencé à créer la Communauté européenne du charbon et de l'acier (CECA), est transposable en Méditerranée?

Des ambiguïtés qui persistent

L'UPM vise à établir un partenariat entre les 27 pays de l'UE et les 13 membres du Processus de Barcelone (Maroc, Algérie, Tunisie, Libye, Égypte, Mauritanie, Jordanie, Israël, Turquie, Liban, Syrie, Albanie et Palestine) et elle soulève quelques ambiguïtés.

D'abord, les membres de l'UE ont des priorités stratégiques différentes en fonction de leur position géographique et leurs besoins en matière de sécurité. Il s'avère donc que ce partenariat ne fait pas l'unanimité, qu'il suscite un débat stratégique et géopolitique. Il semble trouver sa limite dans des divergences de perception de chaque acteur étatique. De profonds désaccords existent entre, d'une part, les pays européens ayant une façade sur la Méditerranée et, d'autre part, ceux qui accordent plus d'intérêt aux pays de l'Europe de l'Est, comme l'Allemagne

et la Pologne.

Ces derniers peuvent-ils concilier leurs intérêts régionaux avec ceux des États sud-méditerranéens? Peut-on imaginer que les pays du nord de l'Europe, notamment les pays scandinaves, ont les mêmes intérêts et la même «sensibilité méditerranéenne» que la France et l'Italie? Y a-t-il un équilibre possible dans la politique de l'UE envers ses deux grands espaces maritimes, l'Atlantique et la Méditerranée? Bref, l'Europe à 27 peut-elle être impliquée de manière égale dans un vaste projet méditerranéen?

En réalité, ces questions illustrent bien le problème de la régionalisation interne à l'Europe, qui risque de perdre son unité globale. C'est peut-être ce souci de se régionaliser en différents ensembles qui explique la position initiale de refus de la chancelière allemande, Angela Merkel, qui préfère une intensification de la coopération actuelle plutôt que le rajout d'un étage supplémentaire à un édifice déjà fragile qui pourrait diviser l'Europe.

Et puis, l'UPM est souvent présentée par la France comme un «prix de consolation» pour la Turquie par rapport à son désir -- exprimé depuis plus de vingt ans -- d'intégrer l'UE. C'est pourquoi Ankara manifeste son scepticisme et attend d'avoir l'assurance qu'un projet intermédiaire ne freinera pas le processus d'adhésion à l'UE.

Des réticences arabes

Les pays arabes expriment des réticences à propos d'une «Union» qui les regroupe avec Israël et soutiennent que «ce n'est pas l'UPM qui doit faire la normalisation [des relations] entre Israël et les pays arabes», une question relevant plutôt de «l'Initiative de paix arabe» proposée par l'Arabie saoudite et adoptée à l'unanimité par le Sommet de Beyrouth de la Ligue arabe en février 2002.

Par ailleurs, le dirigeant libyen, Mouammar Kadhafi, a montré son hostilité envers cette Initiative de paix arabe, la qualifiant d'«une sorte d'humiliation» qui pourrait mettre à mal l'unité africaine et arabe en concurrençant des organisations déjà existantes.

De son côté, l'Algérie, qui a des relations bilatérales extrêmement compliquées avec la France,

a manifesté de multiples réticences sur la

présence d'Israël, la position française à propos du conflit du Sahara occidental, jugée promarocaine par le pouvoir algérien, et, enfin, la question des visas.

Alger répète en effet que cette Union «n'a de sens que si elle revêt une dimension humaine».

Quelques réserves moins négatives sont aussi exprimées par le Maroc, qui ne veut pas renoncer au statut avancé qu'il négocie avec l'UE et qui opte pour une coopération renforcée au niveau de la Méditerranée occidentale dans le cadre du dialogue 5+5. À Rabat, comme ailleurs, on insiste également sur l'idée que cette Union devrait faciliter la libre circulation des biens et des personnes et adopter des mécanismes plus simples.

Les conditions du succès

On pourrait dire que l'enthousiasme n'est pas partagé par tous, sur chacune des deux rives. Pour réaliser ce projet, il convient de déminer le terrain, de voir au moins deux réalités en face. D'une part, le mouvement dialectique entre blocages politiques et coopération: l'avenir de ce projet ne peut échapper à la centralité du conflit israélo-arabe, qui a un effet direct sur la stabilité de la région sud-méditerranéenne. Il apparaît difficile de bâtir sereinement des projets de coopération si ce conflit n'est pas réglé, même si tous les pays méditerranéens ont évidemment intérêt à travailler sur des projets de gestion hydraulique, par exemple.

D'autre part, la question des réformes internes des systèmes politiques des pays du Sud représente un obstacle à la réussite de cette Union. Pour construire un partenariat dans une région où les mécanismes de coopération tendent à se fonder sur les aspects non militaires de la sécurité, la priorité doit être accordée aux mécanismes de modification des conditions, qui tiennent à la stagnation des sphères politique, économique et sociale des États de la région.